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1937: Le sonnet de Claude Odilé sur les pèlerins russes d’Eschau

Pour vénérer sainte sophie et ses filles Vera (Fides), Nadejda (Spes) et Lioubov (Caritas), les pèlerins russes orthodoxes viennent à Eschau depuis les années 1930. A cette époque, leur afflux a dû fasciner les Strasbourgeois, car le journaliste Alexandre Strupp leur a consacré un article et le poète Claude Odilé (1881-1957) a composé un sonnet en leur honneur, intitulé Pèlerins russes d’Eschau. Voici ce poème.

Christ en majesté

« Sur son trône on voit Dieu, penché sur leurs prières… »
Christ en majesté, par Robert Gall, dans l’abside de l’abbatiale de 1932 à 1966.

PELERINS RUSSES D’ESCHAU

 Là, sommeille la Sainte et dorment ses enfants.

Sur le trône on voit Dieu, penché sur leurs prières,

Dans les steppes du ciel, tel un roi triomphant –

L’exil les a conduits vers l’église de pierre

Leurs chevaux enivrés, par la gloire et la guerre,

Ecoutaient dans la nuit les trompettes du vent.

Les glaives sont brisés, l’ombre a pris la lumière.

La bataille a terni l’or du drapeau vivant !

Le ciel plein de mystère et la terre inconnue

Inclinent vers le sol leur esprit plein de Dieu.

La paix remplit le soir, le Rhin court sous les nues.

Grisé par la musique, ébloui par le feu,

Il est doux de cueillir, dans la plaine qui prie,

Ton lys, vivant et mort, soleil de la patrie !

 Le destin tragique de ces Russes a inspiré à Odilé des accents épiques, puisés à l’émotion d’un témoin oculaire, tant sont justes ses observations. Il a dû voir de ses yeux les pèlerins faire leurs dévotions devant le sarcophage des SaintesVoici quelques explications pour la compréhension du poème.« Là sommeille la Sainte »… La foi de ces pèlerins est si grande qu’ils perçoivent la présence de leurs saintes à travers les reliques comme à travers un léger voile, comme si elles sommeillaient seulement dans l’attente de leur venue et qu’elles s’éveilleraient indubitablement à l’appel de leur ardente prière. Et déjà ils se sentent exaucés, car, levant les yeux, ils voient Dieu « penché sur leurs prières ». Il faut rappeler ici que sur la voûte de l’abside était alors peint un majestueux Christ en gloire, assis sur un arc-en-ciel, les bras écartés et les mains ouvertes, entouré des symboles des quatre Evangélistes. Œuvre réalisée par le peintre colmarien Robert Gall en 1932. Aux yeux du poète, ces réfugiés apatrides se voient exaucés, trouvant là enfin dans l’errance de leur « exil » un point d’ancrage solide, « l’église de pierre ».Le deuxième quatrain évoque leur passé récent, leurs malheurs effroyables, la guerre fratricide, leurs rêves brisés. De l’ivresse des combats sous le drapeau rutilant et la gloire lumineuse et claironnante, il ne reste que du « vent », des « glaives brisées », un drapeau éclaboussé, l’ombre, la nuit. Un désastre.Dans le premier tercet, l’apaisement des esprits s’accomplit. Comment ? Dans une sorte d’union sacrée du ciel et de la terre. D’un ciel « plein de mystère » certes, car l’exilé est loin de comprendre le pourquoi des choses, des évènements. Et leur terre d’exil reste une « inconnue ». Que va-t-elle leur réserver ? Mais au fond d’eux-mêmes, leur foi en Dieu n’a pas sombré. Elle les habite à ras bord. Leur esprit est « plein » de lui. Ils s’inclinent devant les Saintes et devant Dieu et prient, résignés et confiants. Aussitôt la paix revient dans les cœurs, à l’image de la paix du soir descendue sur l’abbatiale. L’espérance renaît et leur destinée peut reprendre sa course, à l’image du grand fleuve tout proche, le Rhin, qui « court sous les nues », forces indomptable qui va son chemin, malgré les nuages noirs et menaçants qui le survolent.Le dernier tercet nous montre les pèlerins tout à leurs dévotions dans l’abbatiale. Ils se laissent « griser » par les chants mélodieux des hommes et des femmes. Allument des dizaines de cierges à en être « éblouis » par la vague des lumières. Et retrouvent finalement dans cette plaine d’Eschau – grâce à la prière – les immenses plaines de leur patrie, leur propre identité bien vivante, la douceur de Dieu, en somme le lys, symbole d’abandon à la volonté de la Providence qui pourvoit aux besoins de ses élus et symbole solaire désignant le Christ qui restera toujours le « soleil » de leur patrie, la Sainte-Russie. 

Joseph GROSS