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Les pèlerins russes orthodoxes à Sainte-Sophie d’Eschau

« Vous n’ignorez pas la vénération que nous avons envers les trois adolescentes-martyres et leur mère Sophie. La vie de ces saintes indique que les reliques étaient entreposées dans votre église. Plusieurs de mes paroissiennes qui portent le prénom de ces quatre saintes, Sophia, Vera, Nadejda et Lioubov ont visité votre église ces dernières années. » Voilà ce qu’écrivait le père Igor, prêtre de l’église russe orthodoxe Saint-Michel archange à Cammes, aujourd’hui évêque, au curé d’Eschau, Paul Dietrich, le 5 septembre 1979. 

Sainte Sophie et ses trois filles

Sainte Sophie et ses trois filles

Sainte Sophie et ses trois fillesLes orthodoxes en général, et les orthodoxes russes en particulier, ont en effet une très grande vénération envers les quatres saintes – Sophie et ses trois filles, Foi, Espérance et Charité – dont les reliques et le culte sont attestés à Eschau depuis 10 mai 777. Leur vénération en Russie pourrait bien remonter à l’époque de l’apostolat des saints Cyrille et Méthode, au IXe siècle. Ces saintes ont vécu au début du IIe siècle sous les empereurs Trajan (98-117) et Hadrien (117-138). Sainte Sophie, qui vient de Sophia qui veut dire sagesse, était d’origine patricienne d’Italie méridionale. Chrétienne, elle avait donné par dévotion à ses trois filles les noms des vertus théologales, Fides (Foi), Spes (Espérance) et Caritas (Charité). Devenue veuve, elle vint à Rome avec ses trois enfants. Elle fut dénoncée comme chrétienne et, sur l’ordre d’Hadrien, ses filles subirent le martyre sous les yeux de leur mère en 122. Aidée d’autres femmes, Sophie ensevelit ses enfants sur la via Aurelia. Au nord de Rome. La mère, trois fois martyre, mourut de douleur sur leur tombe. Elle fut ensevelie auprès de ses chères filles. Pourquoi Eschau ?Le 10 mai 777, l’évêque Remigius de Strasbourg, qui venait de fonder l’abbaye d’Eschau, rapporta de Rome, « sur ses propres épaules » selon son Testament, des reliques de sainte Sophie et de ses filles, don du pape Adrien. Il les déposa dans l’abbatiale consacrée à la Mère de Dieu et à saint Trophime, et en transféra quelques-unes dans sa cathédrale de Strasbourg. La présence des quatre saintes sur le portail central de la cathédrale parmi les autres figures témoigne de la vénération qui leur fut vouée durant des siècles. Quant à l’abbaye d’Eschau, elle portera dès lors le nom d’abbaye Sainte-Sophie. Les reliques attirèrent à Eschau des pèlerins en si grand nombre qu’en 1143 l’abbesse Chunegundis se vit obligée de fonder un hospice hôpital à proximité de l’abbaye, sur la voie romaine « pour héberger et restaurer les pèlerins de toutes parts venant ». Les reliques furent dispersées à la Révolution française. Mais le 3 avril 1938, Mgr Ruch transféra à l’abbatiale deux nouvelles petites reliques de « sainte Sophie veuve et martyre », obtenues de Rome1.
Pélerins russes à sainte Sophie d'Eschau

Pélerins russes à sainte Sophie d’Eschau

A Eschau et à la cathédrale de Strasbourg, la fête de sainte Sophie était célébrée le 10 mai, jour de la translation des reliques par Remigius. Mais le martyre des trois filles était commémoré le 1er août partout ailleurs, et le 30 septembre (le 17 dans le calendrier orthodoxe) par les Russes orthodoxes. La venue des premiers Russes orthodoxes à Eschau remonte aux années 30. En 1937, le passage du père Andronik a laissé des traces dans le registre de la cure. Avant et après lui, Beaucoup d’autres Russes en exil, du fond de l’abime de leur tragédie, ont dû chercher auprès de sainte Sophie des raisons d’espérer. Dans un article paru en 1937 dans La Vie en Alsace, Alexandre Strupp célèbre ces « émigrés russes dirigeant leurs pas vers Eschau, priant devant la statue et le sarcophage des quatre saintes et se souvenant peut-être des leurs qui portaient leurs noms ». Le pèlerinageAujourd’hui, les Russes orthodoxes de la Diaspora, c’est-à-dire de France, de Suisse et d’Allemagne, viennent nombreux. Ainsi, pour ceux de Paris, le prêtre Nicolas Nikichine organise des pèlerinages passant par Saint-Nicolas-de-Port. Il programme des célébrations liturgiques orthodoxes régulières à Eschau avec des actions de grâce et la lecture de l’Acathiste² devant les reliques, tout cela en parfait accord avec le curé de la paroisse. De plus en plus de pèlerins viennent directement en bus de Russie (Moscou, Saint-Pétersbourg, Minsk, Pskov…). Des centaines de personnes font vibrer la vénérable abbatiale de leurs chants mélodieux, allumant des centaines de bougies, se confessant debout dans un coin de l’abbatiale, la tête couverte par l’étole du prêtre revêtus de chapes chamarrés d’or, communiant sous les deux espèces… Après la célébration commune, c’est la vénération individuelle des reliques : on s’incline profondément devant l’icône et le sarcophage, on appuie le front, on y applique des images, on prie, on se signe, on s’incline encore, on baise le sol… Notre abbatiale plus que millénaire s’adapte avec un radieux sourire à cette situation nouvelle. 
Sarcophage contenant les reliques de sainte Sophie et de ses filles, église d'Eschau

Sarcophage contenant les reliques de sainte Sophie et de ses filles, église d’Eschau

Pris sur le vifParfois on peut voir des scènes étonnantes : ainsi un groupe venu en bus a amené une malade allongée sur une civière de fortune ; elle a assisté à tout l’office dans cette position. En 2006, on vit arriver, venant du Parlement européen de Strasbourg, le gouverneur de Nijni-Novgorod, accompagné de ses gardes du corps, on le vit incliner sa haute stature et appuyer longuement son front sur le versant du toit du sarcophage. Ou encore ces deux jeunes moniales de Minsk, Magdalena et Olga, du monastère Saint-Elisabeth, qui emportaient avec gratitude l’image de sainte Sophie et de ses filles. Ou la journaliste Nicoleieva Nadejda de Radio-Moscou, qui venait pour la troisième fois en 2007, disant : « C’est un lieu magique ! ». ou encore ce bus de Kiev (Ukraine), avec l’évêque Joseph à bord, arrivant le 1er octobre 2008 à la nuit noire pour faire les dévotions aux quatre saintes, mettant le curé à contribution. A Moscou, Eschau est autant connu que Strasbourg. Tant et si bien que certains pensent que Strasbourg est le faubourg d’Eschau !Le 30 septembre 2006, l’abbé Jean-Claude Hauber, alors prêtre coopérateur à Eschau, prononça les mots d’accueil à l’assemblée nombreuse des pèlerins venus de Russie et d’ailleurs. L’un des prêtre orthodoxes lui fit solennellement cette réponse : « La vénération commune des mêmes saints, ce sont des clefs pour ouvrir les serrures fermées. » Ainsi, dans une perspective œcuménique, ces pèlerinages des Orthodoxes russes à Eschau peuvent porter des fruits, comme les petits ruisseaux qui font les grandes rivières. Et ce qui, en 1504, s’est défait à Sainte-Sophie de Constantinople entre Orthodoxes et Catholiques peut se refaire, un peu et modestement, auprès de Sainte-Sophie d’Eschau. 

Joseph GROSS

 1. Certificat d’authenticité signé par le Cardinal Selvaggiani le 11 novembre 1937.2. Une hymne que l’on écoute debout.